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Opéras et mascarades en France sous Louis XIV:

Recherches sur l'interprète et son costume à travers les source iconographiques

Jérôme de La Gorce (Paris)


Documentation et Art de l'Acteur
Records and Images of the Art of the Performer

18ème Congrès International, Stockholm 3-7 septembre 1990
18th International Congress, Stockholm 3-7 September 1990
Editor: Barbro Stribolt (Drottningholms Teatermuseum). Stockholm : 1992, p. 53-56


Les historiens du théâtre, de la danse et de la musique peuvent aujourd'hui se réjouir de l'abondance des sources iconographiques conservées relatives aux spectacles musicaux donnés en France sous le règne de Louis XIV. A Paris, à Londres, à New York, mais aussi à Stockholm, des fonds parfois considérables ont été préservés, livrant l'aspect qu'offraient à l'époque décors, machines et costumes. Dans la capitale suédoise, au Nationalmuseum et à la Bibliothèque Royale, non moins de dix-huit volumes "d'habits de Théâtre dessinés à la main", acquis en 1742 par le fameux collectionneur, Carl Gustaf Tessin, peuvent être notamment consultés avec de nombreuses feuilles séparées.
Pour ces quelque 3.000 dessins révélant comment étaient vêtus les acteurs, on remarque certes, comme dans les collections françaises, beaucoup de copies d'atelier, reproduites parfois à plusieurs exemplaires. Mais il y a également des originaux d'artistes aussi talentueux que Gissey ou Berain. Cette documentation exceptionnelle qu'il convient d'étudier avec les estampes connues par des épreuves dispersées à travers le monde, pose néanmoins de sérieux problèmes d'identification et de datation. Même représenté, le costume de scène ne peut être en effet pleinement pprécié que si l'on sait pour quel spectacle il fut conçu, mais aussi à quel interprète il fut destiné.
Or, très peu de documents iconographiques fournissent d'emblée des réponses à ces interrogations. Des estampes et en bien moindre proportion des dessins comportent cependant des indications susceptibles d'orienter avec efficacité la recherche et permettent de placer d'importants jalons dans l'étude d'un corpus aussi riche. Pour exposer les méthodes et les difficultés d'une telle enquête, quelques exemples on été choisis. Tous illustrent deux genres dramatiques très appréciés sous le règne de Louis XIV, l'opéra et la mascarade. Certains d'entre eux nous donnent en outre l'occasion de révéler dans cette brève communication, quelques-unes de nos découvertes au Nationalmuseum de Stockholm.
L'une d'entre elles nous servira d'abord à commenter une première catégorie de dessins où le nom de l'acteur a été mentionné à côté de celui du rôle. On y reconnaît un projet de Jean Berain pour la tragédie en musique de Lully, Proserpine, crée à Saint-Germain-en-Laye, le 3 février 1680. Le livret publié à cette occasion pour être distribué au public révèle en effet les mêmes renseignements que ceux portés en haut de la feuille avec pour incarner Ascalaphe, confident de Pluton, le chanteur Antoine Morel.
D'aussi précieuses annotations qu'on peut confronter avec ces sources imprimées demeurent toutefois encore rares à cette époque. On les trouves certes pour le très bel habit de Pluton qu'interprétait dans le même opéra le fameux Jean Gaye. Mais plus souvent, on rencontre seulement l'indication du rôle, comme l'attestent plusieurs copies soignées conservées au Nationalmuseum, dont celle du même costume de Pluton et cette autre d'un projet original cette fois perdu, réalisé pour le personnage dont on lit encore le nom en haut du document: "Cianée".
Cette inscription et le fait que le dessin où elle figure fasse visiblement partie avec le précédent de la même suite permettent d'avancer qu'il s'agit bien de la robe portée lors de la création en 1680 de Proserpine par Mademoiselle Bony, choisie d'après le livret pour chanter dans le spectacle le rôle de Cyané, nymphe de Sicile et confidente de Cérès. Il existe également des projets conçus non pas pour un seul interprète, mais pour plusieurs, appelés à paraître tous vêtus de la même manière au cours d'un divertissement d'un opéra. L'un des plus intéressants est à cet égard celui qu'annota Berain pour "le peuple latin dansant du premier acte", comme il l'a lui-même indiqué en haut et à gauche du dessin.
Cette allusion à une oeuvre précise nous a permis d'identifier et de dater ce document conservé à Paris, à la Bibliothèque Nationale: il fut réalisé pour Enée et Lavinie de Pascal Collasse, tragédie en musique représentée en 1691 et depuis jamais reprise. Outre les précieux renseignements qu'il fournit pour les tissus et les couleurs ou par le détail de la broderie en haut à droite, il révèle les noms des actrices susceptibles de porter cette robe pendant les représentations: "Mlles Breard, de Seve, Le Sueur et Pezans".
Une information qu'aucun livret de cette période ne donne et qu'il ne nous a pas été possible de retrouver dans une autre source de l'époque. Les inscriptions manuscrites ne sont malheureusement pas toutes fiables, surtout si elles ont été mises après l'exécution du dessin par quelqu'un d'autre que le créateur.
II y a notamment au Nationalmuseum de Stockholm un costume féminin sous lequel une annotation écrite, semble-t-il, par le collectionneur Carl Gustaf Tessin laisse entendre qu'il fut destiné à une "Polonoise des Festes de Thalie", célèbre opéra-ballet de Jean-Joseph Mouret. Le livret toutefois ne mentionne pas de Polonaise parmi les rôles, ce qui suppose qu'une erreur s'est glissée dans la rédaction de cette légende.
Plus troublante encore est la découverte à New York, à la Morgan Pierpont Library, d'un autre dessin, probablement l'original de Jean II Berain, ou l'on reconnaît la même figure avec une référence à un opéra différent. L'inscription placée en bas et à gauche par une main inconnue, "Callirhoé", est en effet le titre d'une tragédie en musique d'André Cardinal Destouches. Mais elle peut aussi désigner en même temps le personnage principal de cet ouvrage qu'on créa pendant la même période que Les Fêtes de Thaue. S'agit-il alors de la parure qu'arbora, selon le livret, Mademoiselle Journet en 1712 lors des premières représentations?
Rien ne permet de l'affirmer ni, il faut l'avouer, d'y reconnaître l'habit de Callirhoé, "Princesse héritière du trône de Calydon" ou bien encore celui d'une Polonaise. Des difficultés se rencontrent également lorsqu'on étudie les estampes, notamment celles diffusées autour de 1700 à Paris, chez les marchands de la rue Saint-Jacques, Berey, Mariette, les Bonnard. II y a bien, comme pour certains dessins, des gravures avec des légendes ou le nom de l'interprète et le rôle sont mentionnés et permettent de rapprocher le témoignage iconographique d'un spectacle.
C'est le cas de "Monsieur Dubreuil dansant le Scaramouche à 'Opéra", un acteur chargé en effet en 1702 d'incarner ce personnage de la Comédie Italienne sur la scène du théâtre lyrique parisien dans l'une des entrées des Fragments de Monsieur de Lully. Mais il y a d'autres estampes qui posent des problèmes d'identification, comme celle intitulée, "Du Moulin en habit de Paysan Dansant à L'Opéra".
Des quatre frères Dumoulin appelés à paraître dans les ballets, Henri, François, Pierre et David, le deuxième semble bien avoir été celui auquel il est fait ici allusion.
D'après les livrets, il se produisit en effet costumé en paysan, mais il dût interpréter ce rôle à plusieurs reprises dans des opéras différents: en 1701 dans Scylla de Theobaldo de Gatti, en 1706 dans Polyxène et Pyrrhus de Collasse, en 1708 dans Hippodamie de Campra, l'année suivante dans Sémélé de Marin Marais, et en 1711, avec son frère David, dans Manto la Fée de Stück.
Ajoutons à cela qu'il avait déjà participé en 1700 à la Mascarade de la Noce de village d'André Danican Philidor, vêtu en "Paysan allemand". Même si ce spectacle ne fut pas donné sur la scène lyrique parisienne, mais à Marly, dans une résidence royale, le fait mérite d'être noté. II prouve qu'à une date aussi avancée, François Dumoulin s'était déjà distingué à la Cour dans ce type de personnage.
Il en était devenu rapidement le spécialiste, si bien qu'il est aujourd'hui difficile de savoir en quelle circonstance il fut conduit à porter l'habit dessiné par Berain dont une gravure conserve ici le souvenir. L'absence du nom de l'interprète dans les légendes placées en bas des estampes n'est pas toujours un inconvénient pour l'identification et la datation du costume représenté.
Publié comme le précédent chez Jean Mariette, l'"Habit de Mandarin chinois", imaginé certainement par Berain, a pu être assez bien documenté grâce à d'autres sources: les notes manuscrite de Mariette qui précisent qu'il "fut fait pour servir de déguisement au duc de Bourgogne dans un bal", et d'autre part, une lettre du Suédois Daniel Cronström résidant en France, adressée en janvier 1700 à Nicodème Tessin le jeune et dans laquelle il décrit une mascarade à laquelle il venait d'assister à Versailles:

Le Duc de Bourgogne estoit un Druide chinois. Il avoit une jaquette grise, qui luy venoit à my-jambe; par dessus cela un petit manteau venant à la cinture, bigarré de différentes couleurs en losange, comme un habit d'Harlequin, lequel couvroit une bosse artificielle. Sa coeffure estoit un parasoll tenant à sa teste, duquel s'estoit une aigrette de 2 pieds de haut; son masque estoit un vieillard à barbe grise.

A part le détail de l'aigrette de deux pieds de haut qui manque ici mais qu'on pouvait ôter, cette description correspond exactement au personnage représenté sur l'estampe. Le témoignage de Cronström apporte donc une preuve irréfutable, fournit une date, la référence d'un spectacle organisé à la Cour et confirme l'identité de l'acteur révélée déjà par Mariette. On rencontre enfin des estampes ou le nom de l'interprète figure dans la légende sans celui du rôle.
C'est le cas de celle représentant "Mademoiselle Desmatins Musicienne de l'Opera". II nous a été possible de l'identifier grâce à un projet de Jean II Berain, conservé au Nationalmuseum de Stockholm et dans lequel nous retrouvons reproduit sensiblement le même costume, en dépit de différences notables. Dans les deux documents, la célèbre chanteuse adopte une attitude semblable, tenant d'une main un mouchoir et de l'autre un objet qu'on peut interpréter sur l'estampe comme étant un brûle-parfum, alors qu'il s'agit clairement dans le dessin d'une lampe à huile.
Cet accessoire, retenu par Jean II Berain, est à l'évidence une allusion à la célèbre scène de la tragé ;die en musique de Lully, Psyché, ou l'héroïne du drame lyrique a l'imprudence de recourir à un tel éclairage pour mieux contempler l'Amour pendant son sommeil. Nous savons d'autre part qu'à la reprise de l'opéra en 1703, ce fut bien, d'après le livret imprimé à cette occasion, Marie-Louise Desmatins qui parut sous les traits de Psyché. Toutes les sources, on le voit, concordent.
Outre la confirmation du nom de l'actrice, elles livrent le titre du spectacle ou elle parut, la date des représentations, mais aussi l'auteur du dessin dont on s'inspira probablement pour l'estampe. Les différents documents iconographiques sont donc parfois très complémentaires. Mais aucun d'entre eux ne peut être sérieusement étudié sans recourir aux archives, aux relations de l'époque et surtout, lorsqu'ils se réfèrent à des opéras, aux livrets. Seules ces sources imprimées permettent en effet d'acquérir une connaissance solide du répertoire, d'identifier et de dater avec précision un costume représenté.
En dépit parfois de quelques changements intervenus dans la distribution, elles restent généralement les plus fiables pour savoir quel acteur ou quelle actrice fut chargé d'interpréter tel ou tel rôle. Elles ont été en outre suffisamment bien conservées, notamment à la Bibliothèque de l'Opéra à Paris, pour recueillir une information assez complète des spectacles lyriques montés a l'époque, non seulement lors des créations, mais à l'occasion aussi de chaque reprise.
Un dépouillement systématique des livrets ne suffit cependant pas, notamment pour l'étude des dessins. II faut également être capable de reconnaître la main d'un artiste: son écriture dans les annotations qu'il fut conduit quelquefois à laisser, et son trait, c'est-à-dire ici sa manière de former et de concevoir les figures qu'il inventa sur le papier. C'est seulement avec un oeil exercé qu'on parvient à éviter de grossières erreurs et à mener à bien un travail aussi délicat. L'historien du théâtre doit donc parfois devenir, s'il ne l'est pas déjà, historien de l'art.


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Last modified: November 21, 2000