Fixation de l'éphémère
Un cas particulier: la revue portugaise
Luiz Francisco Rebello (Auteur et historien du théâtre,
Président de la SPA - Société Portugaise des Auteurs)
Documentation des Arts du Spectacle dans une Société
en Mutation / Documentation of Performing Arts in a Changing Society
Société Internationale des Bibliothèques et des
Musées des Arts du Spectacle / International Association of Libraries and Museums of the
Performing Arts
19ème Congrès International, Lisbonne 7-11 septembre
1991 / 19th International Congress, Lisbon 7-11 September 1992
Ed.: José Carlos Alvarez. Lisboa : 1994, p. 13-15
Parmi les différentes formes d'expression artistique, il
n'y a pas de plus éphémère que l'art du théâtre. Comme l'insecte qui porte le même
nom, et dont l'existence s'épuise un une seule journée, l'acte théâtral ne dure que
l'espace de la représentation. Je dis bien: l'acte théâtral, car l'essence du théâtre
réside dans la transformation du verbe dramatique en acte. Nous savons bien, depuis le
début du siècle, avec Gordon Craig - mais c'était vrai dès les origines les plus
lointaines de l'histoire du théâtre, perdues dans la nuit des temps -, que l'art du
théâtre "n'est ni le jeu des acteurs, ni la pièce, ni la mise en scène; il est
formé des éléments qui le composent: du geste qui est l'âme du jeu; des mots qui sont
le corps de la pièce; des lignes et des couleurs qui sont l'existence même du
décor" - chacun d'eux n'étant pas plus important qu'aucun des autres. Le théâtre
est donc cette "sorte de machine cybernétique" dont parle Roland Barthes, qui
émet à la fois plusieurs signes à notre adresse et qu'un ne
saurait réduire aux seuls signes verbaux. C'est pourquoi une histoire du théâtre qui se
bornerait à dresser l'inventaire et entreprendre l'analyse des textes dramatiques ne
constituerait en fait qu'un segment de l'histoire de la littérature.
Sans pour autant nier l'importance du texte, noyau à partir et autour duquel le spectacle
théâtral s'organise et accomplit la fonction pour laquelle il a été crée, il est bien
évident qu'il n'épuise pas ce phénomène polyphonique et polysémique qui depuis
toujours renvoie à l'homme son image et cette du monde où se jouent sa vie et sa mort.
Mais, de tous le éléments composants du théâtre, le texte est à peu près le seul
perdurable. Nous pouvons accéder aujourd'hui au texte d'une tragédie jouée il y a des
centaines, des milliers d'années; mais que savons-nous des innombrables spectacles
auxquels ce texte a donné lieu au cours des siècles, si ce n'est que la mémoire de
quelques spectateurs a enregistré et nous aura transmis? Tout au plus, pouvons-nous
connaître quelques-uns des locaux où ces représentations d'antan eurent lieu; et ici,
je ne pex que rappeler les mots de Louis Jouvet, qui rêvait d'être capable, "à
l'instar de Cuvier, d'étudier l'art du théâtre à partir de son architecture: faire
jaillir d'une pie
rre comme d'un os ou d'une vertèbre le corps vivant d'une mystère passé"...
Ajoutons donc aux textes qui subsistent (et nous savons qu'un nombre immense en est perdu
pour toujours, avant l'invention de la presse - et même après) et aux espaces qui
restent, les maquettes de décors et de costumes, les photographies de scène depuis un
peu plus d'un siècle, les disques et plus récemment encore les fixations
vidéographiques de certains spectacles: de quoi pourront-ils se plaindre, ceux qui après
nous, avec l'appui de toute cette documentation, se mettront à la tâche d'écrire une
histoire du théâtre pris dans sa totalité, appréhendée dans sa plénitude
sémantique?
Eh bien, il leur manquera toujours quelque chose, car le théâtre n'atteint cette
plénitude que dans la mesure où le message émis par le signes divers qui le composent
est reçu par quelqu'un. Et c'est là que la nature essentiellement éphémère du
théâtre se manifeste: chaque représentation est unique et irrépétible. Car même si
le texte, le jeu des acteurs, les décors et les lumières demeurent inchangés, le
destinataire du message transmis par eux varie d'une représentation à l'autre. Cette
"autre moitié d'auteur dramatique" qu'est le public - comme Armand Salacrou
aimait à dire peut changer le sens du message à chaque fois qu'il est reçu. Le
théâtre est un miroir à double face: la scène reflète la salle, tout comme la salle
reflète la scène. Le système de communication qui s'établit au théâtre suppose un
échange de signe entre la scène et la salle, entre l'acteur, porte-parole de l'auteur,
et le spectateur, chacun d'eux agissant sur l'autre. Il n'y a pas, in ne saurait pas avoir
de copie conforme au théâtre.
Si cela est vrai pour la représentation d'une pièce dont le texte a été fixé
d'avance, et que le metteur en scène et les acteurs respectent dans son intégralité -
n'importe quel acteur vous dira que le public ne réagit toujours pas de la même façon
au même répliques ou aux mêmes situations -, comme en irait-il autrement de certaines
manifestations théâtrales plus aléatoires, où l'éphémérité est la règle? Je pense
ici en particulier à un type de théâtre fort prisé du public portugais, surtout celui
de Lisbonne - et qui, bien que d'origine étrangère, française plus exactement, a pris
des racines chez nous il y aura bientôt un siècle et demi et s'est développé jusqu'à
assumer une physionomie originale et caractéristique qui l'a rendu inconfondible, alors
que presque partout ailleurs il a perdu progressivement son identité. Il s'agit du
théâtre de revue.
Genre mineur, dira-t-on. Et c'est vrai que ses auteurs, écrivains ou compositeurs,
n'aspirent pas à l'immortalité de la gloire littéraire ou musicale - quoique parmi les
autres on puisse relever des noms comme ceux de Scribe et Labiche, Maurice Donnay et Sacha
Guitry, Nöel Coward et Eduardo De Filippo, ou bien Henri Sauguet et Kurt Weill, Georges
Auric et Leonard Bernstein; et qu'on ait pu invoquer Aristophane, Molière et Gil Vicente
comme pionniers du genre. Pourtant, vers la fin des années 40 l'une des plus fortes
personnalités de l'art moderne au Portugal - le peintre et poète surréaliste António
Pedro, qui allait sous peu ouvrir de nouvelles voies à la création théâtrale chez nous
- n'hésitait pas à proclamer que "rien ne ressemble plus au théâtre du Portugal
que le spectacle de la revue". Il exagérait à peine. A un théâtre écrasé sous
le poids de la littérature et des conventions scéniques, il était légitime de
préférer un théâtre spontané, superficiel mais vivant, directement lié au réel
quotidien, qui
déjouait astucieusement les pièges de la censure, et donc le public raffolait.
Mais, plus que du texte, d'habitude fort linéaire et schématique, plus que de la
musique, des décors, des costumes, des évolutions chorales ou du dessin des lumières,
la revue portugaise se nourrit du jeu des acteurs, qui, par leurs inflexions, leurs
gestes, leurs clignements d'oeil, leurs improvisations et leurs "lazzi" (ce qui
rapproche la revue de la "commedia dell'arte"), laissent sous-entendre un
discours autre que celui qui se développe à la surface des mots, pour ainsi dire
métalittéraire. C'était là, du temps de la dictature, la raison principale de la
popularité de la revue. D'autre part, elle "collait" si directement au réel
que les auteurs, et parfois les acteurs eux-mêmes, en changeaient le texte tous les
soirs, pour tenir compte des événements qui s'étaient produits pendant la journée ou
de la présence dans la salle de telle personnalité bien connue... C'était, et quoique
à un moindre degré aujourd'hui c'est encore le genre de théâtre où la nature
éphémère de l'art dramatique atteint son expression la plus exemplaire, la plus
achevée.
Et nous voici arrivés au bout - et au but - de mon exposé: comment les bibliothèques et
les musées des arts du spectacle peuvent-ils retenir la mémoire de telles manifestations
en vue de la transmettre à ceux qui veulent en jouir ou les étudier, non seulement sous
l'angle de l'esthétique théâtrale mais aussi du point de vue sociologique? Il serai
bien entendu impossible d'enregistrer toutes les représentations d'une revue - chez nous,
il y en a eu qui sont restées en scène pendant une année entière! Mais il faudrait le
faire à plusieurs reprise, avec des intervalles plus ou moins réguliers, en suivant leur
carrière et en enregistrant les réactions du public. Ce qui entraîne des frais
considérables, car il faut se prémunir d'une autorisation des auteurs, des artistes
interprètes et exécutants, du directeur du théâtre - mais le résultat serait à coup
sûr compensatoire. Nous regrettons aujourd'hui de ne pas disposer de documents vivants
qui puissent nous donner à voir, comme un vieux film de René Clair ou de Bus
by Berkeley, certains parmi ces spectacles qui sont devenus en quelque sorte mythiques
grâce à cette complicité établie entre l'émetteur et le récepteur, et qui n'était
autre que la magie, en même temps éphémère et éternelle du théâtre. Qu'un tel
regret soit épargné à ceux qui viendront après nous et qui aimeront le théâtre du
même amour que nous autres!
URL:
http://www.sibmas.org/congresses/sibmas92/lisb04.htm
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