International Association of Libraries and Museums of the Performing Arts

Société Internationale des Bibliothèques et des Musées des Arts du Spectacle


La mémoire. Une forme de courage

José de Oliveira Barata (Université de Coimbra)


Documentation des Arts du Spectacle dans une Société en Mutation / Documentation of Performing Arts in a Changing Society

Société Internationale des Bibliothèques et des Musées des Arts du Spectacle / International Association of Libraries and Museums of the Performing Arts
19ème Congrès International, Lisbonne 7-11 septembre 1991 / 19th International Congress, Lisbon 7-11 September 1992
Ed.: José Carlos Alvarez. Lisboa : 1994, p. 21-24


Parmi les précieux répertoires où beaucoup d'hommes de théâtre ont laissé exprimées leurs réflexions sur les réalités du Monde et du Théâtre, je me souviens, en ce moment remarquable, ce que Goldoni écrit dans ses Mémoires:

" (...) les deux livres sur lesquels j'ai réfléchi le plus et donc je ne me repentirai jamais de m'en avoir servi on été le Monde et le Théâtre".

Acceptons par moments l'association proposée et qui nous sert, nous pensons que de façon paradigmatique, au moment où, à travers les témoins d'expériences bien différentes, se réunissent ici d'innombrables spécialistes avec le but très précis de réfléchir sur le rôle de la documentation des arts du spectacle dans une société en transformation.
Les temps que nous vivons, à huit courtes années du tournant pour un nouveau siècle, pouvaient déconseiller, à quelques-uns, la récupération de la tradition lointaine quand dans presque tous les domaines, ce qui semble être plus rentable est le triomphe du précaire, la volupté d'un yuppisme culturel insatiable dans sa logique monétaire, ne comprenant pas toujours que le travail intellectuellement sérieux restera toujours, dépassant facilement les frontières éphémères des modes ou du si fameux éloge individualiste du financier "traitement personnalisé".
Voici le monde où nous vivons. Un temps où les atlas se refont, les frontières se révisent, et où la dualité des blocs politiques est remplacée par le mythe de la grande pax americana que Umberto Eco prévoyait déjà comme celle qui légitimait un nouveau ordre universel. Mais pas seulement. Devant nous avec une claire évidence les media "nous nourrissent" avec les guerres en direct, avec la banalisation de la souffrance et de la douleur que nous consommons quotidiennement avec une indifférence progressive.
La crise actuelle que la société traverse se manifeste, fondamentalement par l'effondrement d'un ensemble de valeurs varié et multiple qui, dans les secteurs les plus divers, de la politique à l'art, en passant par les phénomènes liés au quotidien, son venus nourrir d'imaginaire de successives générations.
Les formes symboliques qui, à leur tour, se sont cristallisées en idéologies, et donc la crise est en train de s'intensifier, sont surtout celles qui nous viennent du dernier siècle et, dans cette fin de siècle, nous assistons à un refus presque généralisé et unanime de ce passé mai, en même temps, à une grande incertitude quant aux alternatives qui se présentent.
L'homme actuel (déjà classifié par plusieurs courants comme postmoderne) se méfie radicalement des nommées métanarratives, c'est-à-dire des idéologies assimilatrices et totalisantes qui dans les domaines les plus variés de la science à la politique, ont légitimé notre savoir et ont donné un sens à notre action.

Effectivement le temps des solutions définitives et pacificatrices est déjà bien loin. D'ailleurs celle-là est la caractéristique principale pour définir l'homme moderne, avec sa croyance inébranlable au pouvoir unificateur de la raison. L'homme s'interroge (comme d'ailleurs dans tous les moments de crise) sur la valeur des institutions et du lien qui l'attache à celles-ci. C'est la vieille question de la légitimité, ayant en vue nécessairement un domaine qui ne lui est pas inconnu, le domaine des rapports du savoir-pouvoir.
Les mythes, le symbolique, tout s'oriente à être revalorisé, relu.
Relu et aussi repensé est, donc, le théâtre comme phénomène de culture, objet de recherche et catégorie anthropologique de l'homme en situation. En fait, malgré la surprenante apparence avec laquelle beaucoup de nouveaux paradigmes qui se proposent penser le quotidien, cherchent à nous séduire, rien n'est nouveau en ce qui concerne la crise du théâtre.
Je rappellerais - avec le seul but de mettre en relief l'insistance de ce thème - que juste au début des années soixante-dix, Duvignaud et René Giraudon publient - plus précisément en 1971 - deux livres qui réfléchissent d'identiques préoccupations: Duvignaud avec Le Théâtre et après et Giraudon avec son bien suggestif Démence et mort du théâtre. Faut-il dire adieu au Théâtre?, ce ne sont que quelques-uns des titres.
Dans ce monde, qui est un tréteau, comme Shakespeare a écrit, et où chacun de nous joue beaucoup de rôles, c'est à nous de comprendre la spécificité et le niveau d'intervention des nouveaux langages, nommément des media dans le rapport avec le pouvoir médiateur du théâtre, comme Patrice Pavis l'a bien fait récemment, dans un essai très intéressant dont le titre est justement Théâtre au croisement des cultures, ou comme André Veinstein en avait déjà eu l'intuition d'une façon pas moins évidente.
Il semble qu'on doit exiger au chercheur, au studieux, à l'archiviste et au documentaliste, une énorme disponibilité intellectuelle, pour que, face à ce qu'au premier regard puisse paraître la destruction de la négation du théâtre comme phénomène de convivialité, ils ne méprisent pas les apports du vidéo, de l'enregistrement au magnétophone, du cinéma et de toute la série d'interférences qui puissent contribuer à un enregistrement de la mémoire du théâtre dans ce dessein de mener ce qui reste de la breveté du spectacle à réévoquer les multiples sens d'autres mémoires comme l'a déjà étudié Georges Banu dans son essai bien célébré Mémoires du Théâtre, ou rappelant les mots de Veinstein pur qu'on puisse développer d'une façon harmonieuse "une coopération régulière et systématique de l'esthéticien avec les spécialistes de la documentation".

"La mémoire au théâtre renvoie à des événements anciens dont on ne peut ni citer des extraits, ni consulter la réalité. La mémoire du théâtre pour fonctionner au niveau de l'écrit, appelle la métaphore, l'analogie, car l'événement subsiste pour le temps à venir à condition qu'il suscite dans le témoin non pas un discours critique qu'un discours d'art où le souvenir et la subjectivité, la mémoire et le désir s'entrelacent. Il n'y a pas de mémoire au théâtre sans cette distorsion", a dit Banu.
Cette mémoire affective, condition essentielle de la jouissance esthétique, doit cependant être préservée et, dans la mesure du possible, actualisée de nouveau.
Il faut donc conserver, garder, archiver - pas dans le sens et la perspective archéologique dont s'est nourri un certain positivisme de la fin du dernier siècle - , mais comme une étape fondamentale pour découvrir la scène, les personnages, les acteurs et les coulisses de ce grand théâtre du monde, ou de la vie, qui est un songe, comme Calderón l'a voulue représenter.
Cependant qu'avons-nous gardé de tout cela? Passé l'heure fugitive du spectacle, simultanément beauté qui justifie l'acte théâtrale et incomplétude qui nous rend difficile l'appréhension des émotions et des inquiétudes sociales, elle nous a resté la matérialité des textes. Des textes comme ceux qu'on revit aujourd'hui, se complétant dans la dimension spectaculaire qu'ils attirent toujours.
Nous parlons de l'éphémère comme l'essence du spectacle. Et c'est comme ça. Elle consiste dans ce fait la séduction irrésistible pour cet art multiséculaire qui est dans son essence la pure expression de l'homme dans le monde et un éternel personnage en quête de leurs angoisses les plus ancestrales.
Chaque document, chaque photo perdu ou plus récemment l'enregistrement en vidéo serviront dans l'avenir, dans leur matérialité, à transmettre et à réveiller la mémoire éphémère du théâtre perdu, ou simplement enfermé d'une manière partielle dans la pauvreté de notre mémoire affective.
Et si nous voulions poursuivre dans ce jeu séducteur de paradoxes où nous renvoie n'importe quelle réflexion sur le théâtre, il suffirait de se souvenir de la célèbre réflexion de Barrault: "J'aime le théâtre justement parce qu'il n'aspire pas à être durable. Il ne défie pas la mort".
Il y a donc des tâches multiples que chaque pays envisage d'après son passé et son présent culturels.
Parmi nous, l'existence de quelques centres spécialisés pour faire préférentiellement un traitement soigné du vaste matériel qui peut déclencher l'élaboration d'une vraie histoire du théâtre dans son sens le plus étendu et en se libérant ainsi de l'étroite (et en plus banalisée) histoire de la littérature dramatique.
D'autant plus que notre histoire la plus récente a été signalée par de sévères mesures censoriales qui, soit dit, ont concerné particulièrement le théâtre et le spectacle.
Mais à la dictature qui a réuni des efforts et a atténué des clivages dans le domaine de la résistance, s'est succédée la démocratie.
Les enfants du 25 Avril ont sûrement reçu la liberté comme un don précieux conquis avec un effort qu'on ne doit pas sous-estimer.
Mais il n'est pas moins vrai que la progressive adaptation culturelle et les efforts évidents pour rendre banal la période fasciste comme un intermezzo sans un poids historique éclatant, ont contribué à une déplaisante distanciation mais encore à l'indifférence pour notre mémoire culturel la plus récente. Je l'affirme en tant que professeur qui contacte tous les jours avec cette inquiétante réalité, l'Université; je le réaffirme comme responsable de la plus riche bibliothèque de théâtre de notre pays où les documents attendent l'intérêt des équipes interdisciplinaires qui les libèrent du mutisme des archives.
Nous avons tous notre quota de responsabilité. Avouons-nous coupables, nous aussi qui n'avons pas toujours su, end des moments fondamentaux de notre vie collective, avoir une vision de l'avenir, en nous laissant parfois installer dans les fauteuils de nos connaissances acquises et n'ayant pas comme mesure d'étalonnage que le parchemins (sans doute méritoires) de quelque condécoration de gauche. On ne peut pas mesurer des angoisses: comparer des rébellions, quantifier des protestations. Chacun a sa valeur marquée dans un temps bien précis, social et culturellement située et le Monde continue à être le livre où l'on apprend le plus.
Pour tout cela l'échange de nos expériences prend une importance particulière. Seulement par le dialogue et la coopération entre les institutions nous pourrons faire face aux défis qui se posent et qui réussiront de plus en plus à mobiliser pas uniquement des hommes du théâtre mais tous les chercheurs qui concentrent plusieurs connaissances et annulent tout ce qui est encore aujourd'hui marqué par l'héritage des écoles les plus puissantes depuis la fin du dernier siècle.
D'un point de vue universaire et cherchant à ne pas perdre le sens et la signification d'une manière globale que l'Universitas suppose préalablement, il est arrivé le moment pour que, à travers le dialogue calme et transparent, tous puissent se retrouver qui montrent que, déjà en ce temps-là, on vivait dans l'antichambre des sursauts d'aujourd'hui.
Aujourd'hui aussi on parle de nouveau de beaucoup de morts annoncées.
On parle de la mort des idéologies, de la littérature, de la fin de l'histoire... Des visions presque apocalyptiques adoucies par les arguments que la postmodernité sait si bien apporter pour rendre plus soft la présente crise des piliers fondamentaux du monde moderne. Toutefois, et malgré les incertitudes, les perplexités et les appréhensions manifestées sur l'avenir du théâtre dans les années qui nous séparent de la fin du siècle, nous dirons que le théâtre comme besoin social et expression de l'imaginaire collectif, continuera à côté de l'homme dans son parcours historique, dans la conviction profonde que, même au cours du Vingt-et-unième Siècle, le mots de Goldoni gagneront un sens quand il a écrit: " (...) les deux livres sur lesquels j'ai réfléchi le plus et donc je ne me repentirai jamais de m'avoir servi on été le Monde et le Théâtre".

Un rapport certainement différent, mais sûrement expression esthétique d'une angoisse qui, symboliquement, passe pour la scène l'expression de la crise et du sens que l'homme donne à son existence dans les multiples confrontations qu'il doit envisager.
Et si la perplexité nous envahit et le sens incomplet de n'importe quelle réflexion nous trouble, rien ne réussira quand même étouffer la réelle vitalité du théâtre qui, en tant qu'un art, est et sera par définition, un espace ouvert et disponible à des nouvelles grammaires de l'homme et celui comme un être en situation dans ce monde.
Cette volupté indéfinissable et fascinante vers l'éphémère rend peut-être ceux qui travaillent au sein du théâtre et qui y pensent profondément, d'éternels Sanchos généreux et chimériques, capable de répéter aux , où le masques s'éteignent, les mêmes mots que le loyal écuyer a dit juste à côté du lit de son maître:
"Aie! Aie! Aie! Ne mourez pas, maître! Ecoutez plutôt mon conseil et vivez longtemps; car la plus grande folie qu'un homme peut commettre dans cette vie est de se laisser mourir, tout net, sans rien qui le tue, sans des nains qui le détruisent, sauf celles de la mélancolie, venez, ne soyez pas paresseux.
Levez-vous vite du lit et partons pour les champs..." en se rééditant les formules humanistes où le culte du ludique exprimait d'une manière paradigmatique dans les curricula académiciens les valeurs d'une nouvelle paideia.
Ainsi l'Université ne peut pas se tenir à l'écart de ce vecteur essentiel d'intervention dans les domaines qui lui appartiennent et sans avoir l'insensée prétention de dépasser les compétences ou envahir les domaines d'autrui, l'Université peut et doit accomplir avec le savoir qui produit des dimensions qui se manifestent comme des affluents d'un même débit. Comme ça l'Université ne s'exemptera pas aussi de donner expression à ce que très souvent est proclamé et, il faut l'avouer, très souvent insuffisamment exercé. Nous nous rapportons plus précisément à la nécessaire extension communautaire que le savoir universitaire exige et qui ne gagne qu'un sens complet comme l'agent transformateur de la société pour laquelle il vit et de laquelle est une source pleine d'espoir.

Un grand homme de théâtre - Jean Vilar - a écrit un jour que "la mémoire est une forme de courage".
Sachons donc, courageusement, récupérer les mémoires perdues; pas pour contempler passivement, mais plutôt pour en faire des structures interpellatrices dans ce temps et ce monde de plus en plus perdus en quête de leurs points de repère, dans ce temps baroque où être et paraître continuent et perpétuent le pacte de l'illusion où le jeu théâtral se fonde...
Et surtout partons vers la recherche avec l'inquiétude de celui qui sait qu'il ne trouvera jamais des réponses définitives et que rechercher est une poursuite éternelle, un effort partagé et garanti par les mots d'Hamlet: "There are more things in heaven and earth, Horatio / than are dreamt of in your philosophy."


19th Congress


URL: http://www.sibmas.org/congresses/sibmas92/lisb06.htm


 

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Last modified - Dernière mise-à-jour: 25/01/2005