International Association of Libraries and Museums of the Performing Arts

Société Internationale des Bibliothèques et des Musées des Arts du Spectacle


Point de vue du chercheur

L'espace théâtral médiéval de Kalwaria Zebrzydowska (Pologne)

Anita Bednarz
Lille, France


Documents et Témoignages des Arts du Spectacle: Pourquoi et Comment? / Collecting and Recording the Performing Arts: Why and How?

Société Internationale des Bibliothèques et des Musées des Arts du Spectacle / International Association of Libraries and Museums of the Performing Arts

20ème Congrès International / 20th International Congress

Antwerp 4-7 September 1994. Acta. Antwerp : 1995, pp. 83-86


Vidéo pratique. Pourquoi? Comment?

Aller à la recherche de son outil de travail n'est pas toujours facile pour le chercheur. Sans grand moyen financier, armée d'une seule caméra, peu expérimentée, il m'a fallu, dans un premier temps, affronter les autorités du monastère afin d'obtenir l'autorisation de filmer l'événement. La chose se complique quand on se voit en compétition avec d'autres cameramen et photographes venus de différentes parties de la Pologne et de l'Europe pour l'obtention de l'un des dix laissez-passer accordés. Munie enfin de cette autorisation, le moment venu, je me glisse, avec mes confrères, à l'intérieur des cordeaux qui entourent la scène mobile, faisant attention surtout de ne pas en sortir, parce que les milliers de pèlerins et spectateurs, mécontents de notre gênante présence, ne nous permettraient pas d'y entrer à nouveau.

Puis ma technique est tout de suite mise à l'épreuve: filmer sous la pluie, en marchant dans la boue, bousculée par la foule... Les conditions les plus difficiles sont ici réunies pour quelqu'un de peu expérimenté.

A la fin de la semaine, l'événement termine, fatiguée, je me sens tout de même satisfaite d'avoir pu enfin constituer un outil sur lequel travailler.

Avec le temps, un tel support, de qualité technique médiocre est voué à une durée de vie brève; quelle chance a-t-il de rejoindre les mémoires collectives des structures qui thésaurisent ces témoignages? Faut il renvoyer une équipe technique spécialisée filmer l'événement parce qu'une fois les images disparues seuls resteront peut-être les mots au travers desquels j'ai plaisir à vous rendre compte de cette expérience faite en 1989.

Situation

Kalwaria Zebrzydowska se situe au pied des Carpates, à 40 km. au sud-ouest de Cracovie en Pologne.

Si le pèlerin peut à toute époque de l'année parcourir les 6 kilomètres de sentiers parsemés des 44 chapelles qui forment le chemin de l'Arrestation, le chemin de Croix et le chemin de la Vierge, le mystère de la Passion qui s'y déroule a lieu chaque année depuis 1947 au moment de Pâques. Il débute le dimanche des Rameaux et se termine le vendredi Saint. Cet espace est né au 17e siècle à l'initiative du voïvode Nicolas Zebrzydowski. Les récits ramenés de Terre Sainte par les pèlerins et surtout la carte mythique de Jérusalem réalisée par le prêtre hollandais Adrichomius, ont servi de modèles. L'actuel historien du cloître, le Père Bernardin Augustyn Chadam, a écrit après la seconde guerre mondiale le texte de ce mystère en s'inspirant de celui d'Oberammergau et des évangiles.

Mon travail, sous la direction de Monique Banu-Borie, a consisté dans un premier temps à l'analyse de cet espace théâtral où l'on retrouve tous des éléments dont parle Elie Konigson dans son livre l'Espace théâtral médiéval.

Des perspectives ont été ouvertes sur le fonctionnement du jeu, son efficacité dans la Pologne actuelle et la participation qu'il fait naître encore. D'autre part, dans un tel jeu où le pouvoir religieux est si important, c'est aussi de l'identité de l'assistance dont il est question. Cette fonction sociale et politique du pouvoir religieux a fait l'objet d'un autre travail non exposé ici.

1. L'espace de Kalwaria Zebrzydowska imitation de la Jérusalem d'Adrichomius elle-même modèle de la Jérusalem céleste.

A. La Jérusalem d'Adrichomius

Le plan de Jérusalem dessiné par Adrichomius est un espace urbain imaginaire tiré de son ouvrage le plus célèbre Theatrum Sanctae considéré aux 16e et 17e siècles comme un chef-d'oeuvre. Cet espace rectangulaire aux angles émoussés ressemble aux villes du pourtour méditerranéen décrites par Konigson, qui obéissent en général à un tracé orthogonal dont les voies se recoupent à angle droit. Des remparts percés de 12 portes clôturent la Cité. A l'extérieur, dans la partie occidentale, se trouve le calvaire avec la Crucifixion et le Saint Sépulcre.

La Jérusalem d'Adrichomius est aussi un espace conçu pour une fonction cérémonielle qui est l'histoire de la Passion du Christ. La Cité de Jérusalem est ici le prétexte à l'histoire. Et l'on peut observer sur le plan tous les lieux de la Rédemption parcourus par le Christ...

Ici espace mythique et temps mythique s'articulent. Cet espace englobe tous les plans dans une lecture verticale et possède des niveaux de direction qui s'opposent.

Mais le lieu privilégié est le point central par lequel se fait la communication entre les niveaux qui est ici le Golgotha. Cette médiation entre les niveaux qui est ici prise en charge par l'action du Christ (sa Passion) et sa nature (Dieu-homme). Cette polarité (Vie/Mort) exprimée ici a une valeur exemplaire: en ce sens, l'on peut dire que la Jérusalem terrestre d'Adrichomius devient aussi le reflet de la Jérusalem Céleste créée par Jahvé au commencement des Temps. L'espace de Kalwaria Zebrzydowska en imitant la Jérusalem d'Adrichomius propose à l'homme religieux un point de repère fixe qui a une valeur existentielle "car rien ne peut commencer à se faire sans orientation préalable" (M. Eliade: le Sacré et le Profane).

B. L'espace de Kalwaria Zebrzydowska

C'est un espace non plus orthogonal mais en spirale avec en revanche les distances entre les chapelles décrites par Adrichomius qui ont été en grande partie respectés. Il a d'abord été crée autour de la montagne Zar encore appelée Golgotha. C'est un espace orienté dans lequel on se déplace tout au long de la Semaine Sainte. Ce mouvement en spirale renferme en soi la volonté d'atteindre le Centre du Cosmos: le Golgotha d'où l'on redescend ensuite vers le centre géométrique: la basilique du monastère. C'est une géographie sacrée qui ne retient que les hauts lieux de la Rédemption: la maison d'Anne et de Caïphe, le palais d'Hérode, l'hôtel de Pilate, la croix sur la montagne Zar et les autres chapelles qui constituent une multitude de petits centres qui symbolisent une ouverture au moyen de laquelle est rendu possible la communication entre Dieu et les hommes. Dans cet espace réel, le pèlerin effectue un acte réel qui est celui de la Passion et qui se répète tous les ans. Libéré ainsi du temps ordinaire, dans cet espace sacré, modèle de Jérusalem, sa participation acquiert une efficacité symbolique.

2. La Figuration des lieux et les éléments figuratifs à Kalwaria Zebrzydowska sont ceux qui servaient de cadre à la représentation sur la scène médiévale.

Ici nous nous trouvons en présence de presque tous les lieux dramatiques qui servaient de cadre à la représentation sur la scène médiévale: palais, temple, montagne, jardin, porte... Quelques-uns de ces lieux sont repérables au cours de la journée du Vendredi Saint qui vous sera projeté dans le film vidéo. Le mystère reprend ce jour-là à l'aube dans le palais de Caïphe où prennent place les prêtres, les pharisiens et les membres du Conseil. Ensuite, la marche processionnelle se met en route vers le palais de Pilate. Pilate renvoie le Christ à Hérode. La marche processionnelle retourne ensuite chez Pilate. Le décret de mort prononcé, elle s'achemine doucement vers le Golgotha pour la Crucifixion.

Les exemples:

- le palais de Pilate:
l'espace théâtralisé fait partie de l'architecture, le pretorium est un balcon surélevé de 10 mètres à peu près; il est surmonté d'un dais maçonné qui signale que nous sommes en présence d'un palais. L'entrée des acteurs se fait par une porte percée dans le mur du fond. Les Pharisiens et les Apôtres se tiennent au cours des deux scènes qui sont jouées face au pretorium en bas à droite.

Les éléments figuratifs utilisés sont en rouleau de papier signifiant le décret, une bassine et une cruche d'eau. Les scènes sont jouées de manière statique: Pilate à gauche, le Christ au milieu avec les soldats et Barrabas à droite. Le texte et la présence de ces personnages costumés permettant aux pèlerins de suivre l'action.

- le palais d'Hérode:
c'est un type de palais qui ressemble à celui de Caïphe, constitué par une estrade en bois appuyée contre la chapelle d'Hérode, surélevée d'un mètre à peu près. Une toile de fond rouge et or nous indique qu'il s'agit d'un intérieur. Une ouverture dans ce rideau permet les entrées et les sorties des acteurs. A droite de la scène, surélevée sur une petite estrade se trouve un trône recouvert d'une toile jaune surmonté d'un baldaquin jaune et rouge. Ces éléments de base: estrade élevée de quelques marches, trône, dais, auxquels peuvent s'ajouter des structures architecturales plus ou moins complexes (colonnes, frontons...) ainsi que ces couleurs impériales ont été souvent employés sur les scènes médiévales.

- les tableaux vivants
Après le décret de mort prononcé par Pilate, la marche processionnelle s'achemine doucement vers le Golgotha. Débute alors le chemin de Croix proprement dit, où vont se succéder une série de tableaux vivants joués sur la terre battue: la rencontre avec les femmes, la rencontre avec Véronique, la 1ère, 2ème et 3ème chute... où seuls les personnages costumés donneront un sens ici à la scène. Après cette série d'arrêts ponctués de longs sermons, la lente procession poursuit son chemin vers le Golgotha.

- le montagne:

est un autre lieu dramatique couramment figuré au Moyen Age. Mais ici elle n'est pas représentée. Il s'agit pour les pèlerins et les acteurs de gravir une pente assez escarpée, parsemée de cailloux pour atteindre l'église de la Crucifixion. La scène n'est pas jouée. Seuls les moines et les prêtres célèbrent la Crucifixion. La liturgie remplace les dernières stations du Chemin de Croix.

antw24_1.jpg

Conclusion

Quelle est l'efficacité d'une telle interprétation?

A Kalwaria Zebrzydowska, le mystère semble se jouer à deux niveaux: l'un dramatique, l'autre liturgique. Selon le type de médiation qu'accomplit l'acteur, deux fonctions peuvent investir son corps: ou il devient un officient effectif et permet par le canal de son être intérieur la communication avec l'idée de Dieu et il apparaît alors comme un être sacré, ou il est simplement acteur et représente un personnage historique qui invite le public à reconnaître la réalité d'un événement et dans un tel exemple aucune émotion n'est transmise. Mais des gestes comme la remise de la Croix, les Trois chutes, le suaire ont une importance au moins égale à la parole et constituent un événement où l'acteur est engagé dans une action liturgique. Ces gestes ou événements réalistes, associés ensuite à un environnement (hiératisme des attitudes, symbolisme liturgique des couleurs et des accessoires) et aux interventions incessantes du pouvoir religieux à travers les sermons qui ponctuent chaque jeu, créent l'illusion et touchent le pèlerin.

Cet espace authentifié par un groupe d'hommes devient alors un lieu de participation où il ne s'agit plus simplement de partager une émotion mais de vivre une réalité nouvelle pendant le laps de temps que dure le rituel liturgique pascal. Et cette réalité nouvelle a la vertu de créer une société neuve. La participation à cette semaine sainte prend alors une autre dimension que l'obtention de la rémission des péchés; elle devient un acte communautaire, une fête au sens où l'entend Isambert en amalgamant les mots "fêtes et sacré". Cette notion-clé où religion populaire et fête se référent au sacré serait intéressante à analyser ici et semble déboucher sur un autre type d'efficacité, donc un autre type de questionnement un tel acte communautaire a-t-il une vertu thérapeutique?

ou bien:
Y a-t-il une manifestation d'efficacité directe du sacré?

ou encore:
Y a-t-il un effet cathartique au niveau du groupe qui attend que l'officiant lui présente un Dieu sur lequel il puisse projeter ses forces?

Si un tel acte produit de tels effets quel est alors son sens dans la Pologne actuelle?

D'autre part les recherches menées par Grotowski dans les années 60 pour un retour vers le théâtre des sources n'avaient-elles pas la volonté de se rapprocher d'une telle pratique communautaire?


20th Congress


URL: http://www.sibmas.org/congresses/sibmas94/antw_24.html


HOME
ACCUEIL

Rules
Statuts

Executive Committee
Comité exécutif

Institutional Members
Membres institutionnels

Joining SIBMAS
Adhérer à la SIBMAS

Exhibitions
Expositions

International Directory
Répertoire International

Conferences
Conférences

National Collections
Collections nationales

Research Sites
Sites pour la recherche

Partner Organisations
Organisations partenaires





Information about new membership:
Membership Secretary

Information about this site:
Webmaster

Renseignements sur l'inscription:
Secrétaire des associés

Renseignements sur ce site:
Webmaster




Last modified - Dernière mise-à-jour: 25/01/2005