Reykjavik 2026 : un compte-rendu du symposium par A.M. LaVey
Notre confrère A.M. LaVey, de la New York Public Library, a publié sur LinkedIn un très complet compte-rendu de notre symposium, donc vous trouverez la traduction ci-dessous. Un grand merci à lui pour en avoir autorisé la publication sur notre site.
Changement de décors, changement des sources : le symposium de la SIBMAS 2026 à Reykjavík
Rédigé pour l’Association des bibliothèques théâtrales par A.M. LaVey, Chargé de liaison auprès de l’Association internationale des bibliothèques, musées, archives et centres de documentation des arts du spectacle (SIBMAS)
Le symposium de la SIBMAS 2026, qui s’est tenu à Reykjavík, en Islande, du 8 au 10 juin, a réuni des archivistes, des conservateurs, des bibliothécaires et des chercheurs spécialisés dans les arts du spectacle, venus des Amériques, d’Europe et d’Asie, afin de réfléchir à ce que signifie préserver les arts du spectacle dans un contexte en constante évolution.
Organisé par les Archives théâtrales de la Bibliothèque nationale et universitaire d’Islande, en collaboration avec Sigríður Jónsdóttir, spécialiste des arts du spectacle de cette institution, en tant qu’hôte et organisatrice principale, le colloque s’est déroulé à Árnastofnun, l’Institut Árni Magnússon d’études islandaises, et au Þjóðleikhúsið, le Théâtre national d’Islande.
Le thème de la conférence, « Changement de décor : Préserver les arts du spectacle sur un sol instable », offrait un cadre tout à fait approprié pour un domaine caractérisé par l’instabilité. Les arts du spectacle sont éphémères, mais le travail des archives, des bibliothèques, des musées et des centres de documentation contribue à préserver leurs traces, leurs contextes et leur héritage.
À travers des communications, des tables rondes, des affiches et des visites de sites, les participants ont abordé la danse, le théâtre, la musique, le cirque, les costumes, la photographie de spectacle, le patrimoine audiovisuel, les traces numériques, les archives web, les collections « nées numériques » et les infrastructures culturelles qui permettent à la mémoire des arts du spectacle de perdurer.
Les discours d’ouverture ont mis l’accent sur l’évolution du contexte dans lequel s’inscrit la documentation des arts du spectacle. Sigríður Jónsdóttir et le directeur de la Bibliothèque nationale Örn Hrafnkelsson ont accueilli les participants en soulignant l’importance de tisser et de renouveler des liens professionnels dans un domaine où les questions de préservation ne sont jamais abstraites. Les présidents de la SIBMAS, Nic Leonhardt et Alan R. Jones, ont élargi ce cadre en replaçant les évolutions technologiques dans une histoire plus longue marquée par l’incertitude et l’adaptation. Les propos de Jones ont particulièrement trouvé un écho en ce qui concerne l’intelligence artificielle : l’IA n’est ni un fantasme ni une apocalypse, a-t-il suggéré, mais un exemple de plus d’évolution technologique qui exige un jugement éthique, une responsabilité professionnelle et un examen humain. La documentation et le catalogage ne sont jamais des activités purement techniques ; ce sont des pratiques interprétatives. Ce rappel allait résonner tout au long du symposium.
La première journée, qui s’est déroulée à Árnastofnun, a mis l’accent sur les questions liées à la documentation, à la technologie et aux méthodes d’archivage.
L’intervention de Yassaman Khajehi sur les rituels performatifs contemporains s’est appuyée sur des expériences de terrain et a abordé les défis archivistiques liés à la documentation de pratiques rituelles en cours. Stefán Þór Þorgeirsson, remplaçant Fridthjófur Thorsteinsson, a présenté « Shifting Histories: Preservation in Motion », une réflexion sur la préservation sous l’angle du mouvement et des changements historiques. Dans son intervention intitulée « Crawl, Don’t Run », Melissa Wertheimer a examiné comment les archives du web peuvent soutenir la documentation et la recherche sur les arts du spectacle contemporains, une question particulièrement urgente à l’heure où le discours sur les spectacles, leur promotion et leur réception circulent de plus en plus en ligne plutôt que sous des formats imprimés stables.
L’un des moments forts de la journée a été la table ronde intitulée « Avenirs numériques : IA, innovation et collections des arts du spectacle », animée par Alan R. Jones, avec des interventions de Clarisse Bardiot, Doug Reside, Thomas Thorausch et Susanne Foellmer. La discussion a évité tant l’utopisme technologique que le rejet pur et simple. Elle s’est plutôt attachée à examiner comment l’intelligence artificielle pourrait faciliter la découverte, l’extraction de données, le regroupement et le contrôle intellectuel, tout en soulevant des questions relatives au travail, à l’éthique, au coût environnemental, à l’autorité interprétative et au risque de reproduire les invisibilités archivistiques. Thorausch et Foellmer, s’appuyant sur l’exemple du Deutsches Tanzarchiv Köln, se sont interrogés sur ce que l’IA générative pourrait signifier pour les archives de danse, notamment en ce qui concerne la reconstitution de spectacles, la formation d’un canon et la place du corps au sein de la mécanique des données. Leur présentation a établi une distinction entre la promesse de l’IA en matière d’analyse scientifique et de mise au jour d’une histoire cachée de la danse, et le fantasme plus problématique selon lequel l’IA commerciale pourrait simplement « reconstituer » une performance. La présentation de Bardiot, intitulée « De la scène aux données », s’est concentrée sur les archives numériques du Festival d’Avignon. À l’aide de programmes, d’images et de traces numériques, elle a démontré comment les données structurées, l’ontologie, la reconnaissance optique de caractères, l’analyse multimodale de documents et le regroupement d’images peuvent ouvrir la voie à de nouvelles méthodes de recherche au sein de vastes collections. La présentation de Reside, intitulée « Le réseau dans nos fonds : utilisation de grands modèles linguistiques pour extraire des données de représentation à partir de documents d’archives », a porté sur des expériences visant à extraire des données de représentation à partir des coupures de presse et des programmes de théâtre conservés par la Bibliothèque publique de New York. Ses exemples ont mis en évidence un problème commun à de nombreux fonds consacrés aux arts du spectacle : les collections historiques riches en informations restent souvent difficiles à consulter, à décrire et à exploiter à grande échelle. L’IA peut contribuer à renforcer le contrôle intellectuel, mais uniquement lorsqu’elle est guidée par une expertise thématique et un examen humain.
La table ronde a clairement montré que l’éthique de l’IA dans les collections consacrées aux arts du spectacle ne peut être dissociée des questions de travail, d’accès et de pouvoir. Les participants se sont interrogés sur le risque que les outils d’IA ne servent les systèmes capitalistes, sur la manière de définir des limites morales, et sur la question de savoir si ces technologies contribuent à l’invisibilité ou si elles pourraient au contraire aider à mettre en lumière des sujets marginalisés. Une réponse qui est ressortie est celle de l’équilibre : certaines questions de recherche ne pourraient peut-être pas être abordées sans outils informatiques, mais ces outils nécessitent un jugement humain, une éthique archivistique et une prise de conscience de ce qui fait défaut dans les données.
Les communications et les affiches de cette première journée ont encore élargi la portée géographique et disciplinaire du colloque. La communication de Frederieke van Wijk sur les déséquilibres de pouvoir dans les collections circassiennes a abordé les « zoos humains » et les « freak shows » comme des sujets d’archivage éthiquement délicats. Alexandra Beraldin a examiné le Festival d’Avignon à travers ses traces numériques, tandis que Morgen Stevens-Garmon a présenté les documents de la conceptrice lumière Beverly Emmons conservés à la Bibliothèque du Congrès, soulignant les défis liés à la documentation d’un domaine façonné par une technologie en constante évolution.
La session d’affiches a élargi ces questions à travers les travaux de Miriam Althammer sur la gymnastique transnationale et les savoirs incarnés dans l’Europe moderne ; le projet d’André Felipe Costa sur le théâtre queer ibéro-américain et la fiction sonore ; les travaux d’Eva del Rey sur l’archivage des discussions sur les arts du spectacle ; les recherches de Nic Leonhardt sur les cultures performatives dans l’Iran pahlavi ; les travaux d’Ana Perne sur le patrimoine audiovisuel du théâtre slovène ; le recensement par Harriet Reed des salles de concert indépendantes à travers le Royaume-Uni ; les travaux d’Ana Wegner, Berilo Nosella, Elizabeth Azevedo et Fabiana Fontana sur la documentation technique dans le sud-est du Brésil ; et les recherches de Katja Weingartshofer sur la conception de costumes et la conservation numérique. Prises dans leur ensemble, ces présentations ont montré que le « terrain mouvant » ne constitue pas un problème unique, mais plusieurs : technologiques, politiques, matériels, éthiques et disciplinaires.
La deuxième journée, qui s’est déroulée au Théâtre national d’Islande, a été consacrée à la pérennité des spectacles et à la valeur probante des sources secondaires.
La table ronde intitulée « La pérennité des spectacles : travailler avec des sources secondaires », animée par Nic Leonhardt, a réuni Anna Lawaetz, Libby Smigel, A.M. LaVey et Dunja-Maria Münch. Abordant des thèmes tels que les collections de danse « nées numériques », les écrits sur la danse, la critique de danse, la recherche sur les costumes et les acquisitions d’archives hybrides, cette session s’est interrogée sur ce qui se passe lorsque l’objet principal de la représentation est instable, dispersé, inaccessible, voire totalement manquant.
Anna Lawaetz a évoqué les documents « nés numériques » et numérisés d’une archive de danse conservée à la Bibliothèque royale du Danemark, notamment les stratégies de tri d’une collection acquise contenant à la fois des ressources physiques et numériques, telles que des CD et des disquettes. Smigel a défendu l’idée que les écrits sur la danse constituent une source primaire à part entière : il ne s’agit pas seulement de critiques, mais aussi de témoignages, de correspondance, d’articles de blog, de commentaires de lecteurs et de débats communautaires. Ses exemples, notamment des courriers de fans, des articles de blog de la Bibliothèque du Congrès et des lettres à la rédaction, suggéraient que l’histoire de la danse se construit souvent non seulement à partir de documents officiels, mais aussi grâce aux témoignages des communautés. La présentation de LaVey, intitulée « Quand les critiques disparaissent : documenter la critique de danse après les dossiers de coupures de presse », a examiné les conséquences archivistiques du déclin de la critique de danse imprimée, l’évolution du rôle des dossiers de coupures de presse et la fragmentation des écrits sur la danse à travers les plateformes numériques. La communication de Münch sur la recherche en matière de costumes a montré comment l’absence ou la fragilité des costumes oblige les chercheurs à reconstituer des histoires matérielles à travers un réseau de sources secondaires : dessins, publicités, programmes, lettres, registres comptables, photographies, critiques et sources littéraires connexes.
La discussion de la table ronde est revenue sur des questions centrales pour la bibliothéconomie des arts du spectacle et la pratique archivistique : comment collecter les œuvres d’artistes sous-représentés ; comment documenter les artistes avant que leurs archives ne deviennent un patrimoine institutionnel, notamment en distinguant les collections « Nachlass » constituées après le décès d’un artiste et les collections « Vorlass » constituées de son vivant ; comment trouver un équilibre entre la collecte analogique et numérique ; et comment intégrer la sensibilisation à la conservation dans la constitution des futures collections. La session a clairement montré que les sources « secondaires » sont souvent tout sauf secondaires. Dans le domaine des arts du spectacle, elles peuvent constituer les seules traces restantes permettant de comprendre une représentation après coup.
Les communications individuelles de la journée ont approfondi ces préoccupations. L’intervention d’Aliénor Fernandez sur Martine Franck et la photographie de spectacle a abordé les archives comme une sorte de sismologie, enregistrant les secousses et les rémanences d’un spectacle pendant sa création. La communication de Daniela Lieb, au titre mémorable, portait sur l’intégration de collections théâtrales endommagées par l’eau dans une exposition littéraire au sein d’une institution « dont personne n’a jamais entendu parler » et souffrant d’un manque chronique de personnel ; elle a su apporter à la fois humour et urgence aux réalités pratiques de la conception d’expositions dans des conditions contraignantes. La communication de Laura Ars, intitulée « L’archivage comme travail humain », est revenue sur les fondements relationnels de la constitution d’une collection : les donateurs, la confiance et la bienveillance. La présentation d’Helena Hantáková sur la Quadriennale de Prague a replacé la mémoire des arts du spectacle dans le contexte des histoires institutionnelles.
Une deuxième table ronde de la deuxième journée, intitulée « Crise, préservation et continuité des collections culturelles » et animée par Eva del Rey, a déplacé l’attention des sources vers les infrastructures. Faiz Zahir, Dita Lánská et Staf Vos ont abordé la manière dont la mémoire culturelle est préservée lorsque les institutions sont sous-financées, soumises à des pressions politiques ou structurellement incomplètes.
Faiz Zahir a décrit comment, au Bangladesh, la mémoire des spectacles est de plus en plus préservée grâce à des pratiques citoyennes, des micro-archives, des appareils photo de téléphone portable, des groupes WhatsApp et des plateformes numériques. Ces systèmes informels peuvent aider les communautés à contourner les monopoles d’État et l’absence d’institutions, mais ils ne constituent pas un substitut durable aux infrastructures culturelles. Dita Lánská a établi un lien entre les bibliothèques et les institutions culturelles d’une part, et la démocratie, le travail et les pressions politiques d’autre part, en évoquant les coupes budgétaires, l’alourdissement de la charge de travail, la baisse des salaires et l’importance de l’organisation syndicale au sein des institutions culturelles. Vos a présenté des modèles de soutien au patrimoine artistique en Flandre, qui établissent un équilibre entre des institutions de mémoire centralisées et un soutien décentralisé aux artistes, aux héritiers, aux parties prenantes et aux organismes de services.
La discussion qui a suivi a mis en évidence l’un des points les plus importants du symposium : la crise n’est souvent pas une exception, mais bien la condition ordinaire dans laquelle les acteurs culturels tentent de préserver la mémoire. L’instabilité politique, le manque d’éducation au patrimoine, le sous-financement, les changements de gouvernement et l’affaiblissement des infrastructures artistiques exercent tous une pression sur les collections culturelles. La continuité dépend souvent d’individus qui vont au-delà de leur mandat officiel, ainsi que de réseaux de prise en charge fragiles qui peuvent être perturbés lorsque ces personnes s’en vont. La préservation, en ce sens, n’est pas seulement un problème technique. C’est un problème lié au travail, un problème politique et un problème éthique.
Le symposium a également offert plusieurs occasions d’échanges professionnels au-delà des communications officielles et des tables rondes. La première journée s’est achevée par une réception à l’Iðnó, le théâtre historique de Reykjavík, tandis que la deuxième journée a été marquée par l’Assemblée générale de la SIBMAS, au cours de laquelle l’archiviste de danse Jane Pritchard, du V&A museum, a été élue présidente de la SIBMAS. Un aperçu de la prochaine rencontre de la SIBMAS en 2027 à Prague a également été présenté, élargissant ainsi le champ d’intérêt du colloque depuis les défis actuels en matière d’archivage vers les futures collaborations internationales.
Le troisième jour, le programme organisé en collaboration avec le Performing Arts Centre Iceland s’est concentré sur la scène théâtrale indépendante islandaise, avec notamment une discussion réunissant l’écrivaine et traductrice Salka Guðmundsdóttir, l’interprète et metteuse en scène Aðalbjörg Árnadóttir, la metteuse en scène Anna María Tómasdóttir, ainsi que Snæbjörn Brynjarsson, directeur artistique de Tjarnarbíó, le centre dédié aux arts du spectacle indépendants de Reykjavík.
L’après-midi a été marqué par une visite guidée du Théâtre national par le personnel, et s’est achevée par une réception de clôture au Bíó Paradís, le cinéma d’art et d’essai de Reykjavík, animée par Fridthjófur Thorsteinsson, célèbre concepteur lumière islandais.
Tout au long du symposium, l’importance de l’expertise disciplinaire est revenue sans cesse sur le devant de la scène. Que le sujet porte sur l’extraction de métadonnées assistée par l’IA, la critique de danse, la reconstitution de costumes, les archives du web, les collections circassiennes, la documentation technique, la photographie de spectacle ou la préservation participative, le problème central était rarement uniquement technique. Les collections consacrées aux arts du spectacle ont besoin de personnes qui comprennent les formes d’art, les documents, les communautés, l’histoire de la documentation et les pratiques de recherche, permettant de redonner vie à ces fonds. Le symposium a particulièrement mis en lumière la valeur des spécialistes de l’information dans le domaine des arts du spectacle : des professionnels qui jonglent entre la conservation des collections, le catalogage, la description archivistique, l’accès numérique, les relations avec les donateurs, l’interprétation scientifique et la mémoire collective.
Le symposium de la SIBMAS 2026 a offert un précieux regard international sur les questions qui redéfinissent actuellement les bibliothèques, archives, musées et centres de documentation consacrés aux arts du spectacle. Comment décrire à grande échelle les collections historiques ? Comment documenter la culture du spectacle « née numérique » ? Comment préserver les sites web, les réseaux sociaux et les écrits dispersés sans confondre accessibilité et pérennité ? Comment collecter les œuvres d’artistes et de communautés sous-représentés sans reproduire les déséquilibres du passé ? Comment utiliser l’IA et les autres technologies émergentes sans renoncer au jugement professionnel ? Et comment préserver la mémoire culturelle lorsque les infrastructures qui la soutiennent sont elles-mêmes instables ?
À Reykjavík, l’expression « terrain instable » était plus qu’une métaphore. Elle désignait la condition même du domaine. Les archives des arts du spectacle ont toujours été constituées à partir de matériaux instables : traces d’événements en direct, enregistrements partiels, témoignages indirects, collections dispersées, objets endommagés et actes de mémoire fragiles. Ce que le symposium de cette année a démontré, c’est que cette instabilité n’est pas une faiblesse du domaine, mais l’une de ses responsabilités fondamentales. Préserver la performance, c’est travailler avec ce qui reste, prêter attention à ce qui manque et mettre en place des dispositifs d’accès et de conservation capables de transmettre la mémoire culturelle.